Fiction

4.2 %

« C’est pas avec ça que je vais être bourré… »

Tels étaient ses mots prononcés comme si ça devait être solennel, à voix haute, en regardant avec dédain le degré d’alcool affiché sur sa bière lager bon marché, 4.2 %. Il se préparait déjà depuis un moment à aller se ravitailler à la supérette (supérette c’est pas appelé comme ça parce que tout est super cher ? ta gueule) du coin, à contrecœur car il n’avait aucun intérêt à croiser des personnes aujourd’hui, hier, demain non plus d’ailleurs, certainement. Ni intérêt, ni aucune envie. C’était comme si depuis un moment, l’aigreur qui avait pris place en lui subrepticement quelques années plus tôt, et qui avait tendance à se sentir de plus en plus à l’aise, se vautrant avec nonchalance dans son cœur, lui dictait qu’il se suffisait largement à lui-même, que c’était déjà trop, et que non, décidément il avait assez donné dans des relations d’amitié, d’amour, de ceci de cela, de tout et de rien, et que c’en était vraiment trop, qu’il ne voulait plus rien de personne et certainement pas de considération. « Un chien est largement suffisant » se disait il de temps en temps. C’était une valeur sûre un chien, pas de trahison à l’horizon, « alors misons, dans ma prison sans prise où canne sans prose un enfant dans son sang, ce sera toujours mieux qu’un rat tout jaune, genre le roturier que tout gêne, misogyne » ou « ce démon colocataire qui squatte allègrement mes esprits perdus dans les marécages brumeux et verdâtres, puants dégueulasses, des parties les moins fréquentables de mon être dissocié en plusieurs entités distinctes par des substances psychédéliques » alors O.K. va pour un chien.

Ces jours étaient dits « jours maigres » classifiés ainsi dans son agenda intime et personnel, celui qui figurait dans sa tête, plein de ratures, de lettres capitales griffonnées et entourées, et de couleurs représentant les journées selon l’aspect et l’impact qu’elles eurent ou qu’elles auront probablement. Ils faisaient partie de ces périodes courtes où il fallait se satisfaire de peu de drogues, où seules les drogues dites douces et l’alcool remplissaient les journées, l’alcool… la manne de l’état autorisée pour que tout le pays soit bourré et dorme ou se foute entre pauvre sur la gueule. C’étaient des jours calmes, pleins d’envies, et de frustration car ces envies n’étaient jamais assouvies et pour cause, la patience était une chose qu’il apprenait sur le tard. Vieillissant, il ne pouvait plus se permettre de consommer une drogue dure précise jusqu’à en devenir accro, c’était trop de contraintes par la suite. Donc les prises de drogues dures s’espaçaient de plus en plus dans le temps, mais devenaient frénétiques lors des sessions, violentes, sans aucune modération. Et ce n’était pas qu’il ne pensait pas à l’overdose et à la possibilité de mourir seul isolé volontairement de tous, c’était juste qu’il s’en moquait. Cette option était même intéressante, comme une partie de roulette russe, idée distrayante, amusante, l’envie de vivre, ou plus précisément l’absence d’envie de vivre, en lui, était de plus en plus présente, paradoxalement.

Il saisit un carnet, y écrivit sans conviction quelques mots, le jeta ensuite avec mépris. Il se leva et alla chercher les derniers 50 centilitres de bière que son frigo lui tendit généreusement quand il en ouvrit la porte et que cette petite lumière intérieure typique des réfrigérateurs s’alluma en éclairant les rares victuailles qui y résidaient. « Habitude tellement occidentale » pensa-t-il, « ces frigos offrent leurs contenus remplis par nos cornes d’abondances colonialistes alors que nous vivons dans un monde fini, en train de mourir » et dans un instant pourtant tristement sérieux, une image envahit sa tête, celle d’une vieille publicité américaine, où on voit un Indien verser une larme tandis qu’il ramasse les déchets sur le bord de l’autoroute qui strie maintenant ses Terres Sacrées. Il trouva la situation burlesque et se prit à rire. Il eut honte de ce rire, qu’il stoppa par un regard sévère que personne ne verrait de toutes façons, alors « qu’importe ? » se demanda-t-il en ajoutant « à quoi bon ? » à la couche épaisse de questions sans réponse laissée en désuétude dans un coin de cette tête harcelée d’inutilités.

« Tu finiras tout seul » elle lui avait dit. A l’époque il n’y avait pas cru et s’était même moqué d’elle, c’était pendant une engueulade, une de ces engueulades qui s’étaient faites de plus en plus intenses et nombreuses alors qu’avait approché la rupture. Ça faisait plus de 5 ans maintenant. Le souvenir de son visage avait moins d’effet sur son moral mais celui de l’ensemble de la relation, ces piètres deux années et demie, éloignées de plus d’un lustre, étaient pour beaucoup dans cette volonté de s’oublier et de ne plus voir personne. Elle avait été importante pour lui, elle pensait que non, mais elle avait été pendant deux ans et demi la chose la plus importante de sa vie. La chose, le mot était choisi en toute conscience. Il y avait plein de choses dans une vie, certaines de ces choses étaient d’autres êtres, mais les êtres ne représentaient pas tout. Pourtant elle avait été tout, pour lui, avant. Plus maintenant. Mais maintenant il n’y avait plus grand chose.

Il avait fait des trucs depuis. Il avait beaucoup failli. Mais il avait aussi réalisé des projets qu’il s’était pensé incapable de mener à bien. Tout ça pendant ces 5 années. Mais ça n’avait pas été suffisant, et il se noyait tout de même. Il y avait les psychédéliques, des vaisseaux d’une compagnie de transport sans scrupule, tout prêts à emmener en voyage dans des plans parallèles ou inclinés, ou je ne sais quoi, délires toujours plus dingues et incompréhensibles, inracontables. Et il y avait les stimulants pour justement tenter de tout raconter quand même. Et sans stimulant, ce type de gymnastique créative était difficile. La mémoire était là pour maintenir tout ça en attendant que ce soit couché sur papier, disons, mais pas pour longtemps. Les souvenirs s’effacent rapidement surtout ce type de souvenir, les voyages dans la tête.

Les dépressifs, ces drogues calmantes, ou tirant l’usager dans un engluement quotidien, un endormissement que le manque, seul le manque, vient briser dans une violence intérieure sans limite, invisible pour cet extérieur qui de toutes façons se fout bien de ce qui se passe à l’intérieur et qu’il refuserait de voir, étaient oubliés pour le moment, mais il y repensait souvent. L’option création était activée et c’était tout ce qui le raccrochait à la vie, à sa vie.

Et le cocktail potentiel de tout ça… Pour la stopper… Dernière montée, il savait comment se provoquer une inconscience totale en quelques minutes, la souffrance en serait totalement annihilée. Quand les gens pensaient au suicide, c’était généralement cette peur d’avoir mal qui les bloquaient dans leurs projets. Si on supprimait la douleur, combien se tueraient illico ?

Mais qui s’occuperait du chien ?

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