Quotidien alternatif

Histoire de cuillère – 1994

J’avais envie d’écrire, mais je ne peux pas. Apparemment c’est le matin, mais ça l’est pas pour moi. Je crois que ma gorge est abîmée depuis ma dernière crève, mais était-ce seulement une crève ? Des fois j’aimerais pouvoir savamment nommer la maladie qui me serre la gorge, le bide et le crâne.

Je suis frustré quand je peux pas taper de douille, vraiment. J’aime ça moi taper des douilles, ma gorge s’y est faite depuis 25 ans, étant donné que j’en ai presque 42 et que j’ai démarré mon aventure douillesque chez un pote parisien, quand j’avais 17 ans, dans le quartier des Halles. Ce mec était assez méprisant, mais on a tout de même fait les 400 coups ensemble, il m’a fait découvrir les catacombes illégales par exemple… Pour raconter l’anecdote, c’était chaotique : on était descendu sans plan, et y avait juste lui, ce mec, qui ne se souvenait pas du chemin à suivre pour arriver dans le cœur du réseau. On a crapahuté 1h max et on est ressorti, on a pas trouvé une seule salle. Ce fut la plus courte descente Kta de ma vie. Heureusement on y est retourné avec un copain à lui après, qui a joué les guides. On a même été jusqu’à se faire des jeux de rôle (de table) sous amphétamines, bon c’est resté sommaire et les drogues ont achevé de me faire oublier les détails de ces moments.

Notre jeu préféré sous terre, c’était de courir comme des dingues quand y avait du fumigène et qu’on n’y voyait rien du tout, en se cognant comme des gros cons dans les murs. Quelle rigolade ! Non, mais c’est vrai, on se marrait bien à faire ça. Enfin ça fait mal quand même quand on se prend un mur, sauf sous amphétamines, évidemment.

Et ce gus un jour, on était chez lui et on s’était procuré du chlorate de soude pour fabriquer du fumigène relativement inoffensif à respirer (croyait-on, mais on était des fous doublés de cons), et on fait le mélange dans un saladier. Faut bien mélanger la farine et le sucre, sinon ça crame pas bien ou ça fume à peine. Avec une cuillère à soupe, fallait touiller. Un mélange bien homogène, voilà ce qu’il nous fallait. Ensuite on aurait rempli des rouleaux (vides) de PQ (pour des petits fumis), et des rouleau de sopalin pour un modèle plus maousse, scotché les trous et direction les carrières de Paris youpiii ! Sauf que pour voir ce que ça faisait, cet abruti fini a rempli la cuillère avec le mélange, l’a tenue au dessus du saladier (plein) et en rigolant comme un âne, l’a allumée… Elle a pris la cuillère. Ça… Elle a pris. Le saladier aussi… Bah oui, ce type de fumigène pour être efficace et ne pas envoyer de braises partout, faut que ça soit enfermé (d’où les rouleaux de sopalin et de PQ). Bref, ses mains ont été brûlées, l’appartement de sa mère était enfumé au point qu’on a dû ouvrir les fenêtres… Pas discret dans Paris, dans le quartier des Halles en plus !

J’ai appris à détester ce mec, c’était le genre qui avait besoin systématiquement de se sentir mieux que toi. Ai-je dit méchant ? Je crois, il avait à la fois de la gentillesse et de la méchanceté en lui, de la compassion ou du mépris, en fonction de ses humeurs. Une tendance à écraser, et ce consciemment, qui il pouvait. Comme si il fallait qu’il donne des leçons. Ses leçons de merde, franchement. Il me fréquentait parce que j’étais vulnérable, c’était facile de m’écraser. C’était un con, mais moi aussi. A la réflexion on avait une relation un peu sado-maso, mais je tenais absolument à me rapprocher de Paris, j’avais des expériences à faire, et je devais en passer par des soirées vaseuses mais modernes, pleines de mauvaises drogues, et y avait que lui que je connaissais – on s’était rencontré dans le sud – et c’était pas du tout mon fort d’aller vers les autres. Ça l’est toujours pas remarque.

Bref, je me suis jamais réjoui pour ses mains, franchement c’était une bêtise et on était jeune, et aussi je l’ai laissé faire, j’aurais pu l’empêcher d’allumer la cuillère, mais fasciné par ce mec parce qu’il me fascinait, j’ai regardé en souriant bêtement. Là j’ai trouvé une vidéo où il fait une petite conférence sur la vie privée sur internet. Ce qui fait qu’il est « devenu ». Tu vois ? Pas comme moi. Moi je suis resté. Si je suis une sorte d’artiste déjà c’est bien, hélas je suis le genre qui crache sur son public comme The Rose et Gogol 1er, mais c’est pour rire public, en fait je t’aime.

A l’époque, une fois qu’il m’a eu présenté quelques lieux branchés on a cessé de se fréquenter. Comme lieux branchés, déjà il y a eu les catas, mais aussi ce fameux bar que j’ai vu fermer, plus vers Châtelet, le Bégo Bégo (juste en face d’un bar de deps où on n’a jamais été les bienvenus, communautarisme de merde). On pouvait y trouver tout et n’importe quoi, mais pas au bar. Au bar y avait que des boissons !

On a été pas mal au Gibus mais je connaissais de bien avant, par contre il m’a fait découvrir le Rex club (de la merde), et puis on a fini par aller ensemble, à pieds comme des gros cassos, à quelques teufs, dont une où Lisa N’Eliaz, une DJ hardcore gabber très réputée, accessoirement trans, mixait.

Il m’a fait découvrir le Techno Import, magasin de disques dans lequel nous, on prenait surtout des flyers d’information de teufs légales, dans lesquelles on pouvait se choper d’autres flyers un peu plus underground, avec des infolines pour aller à des teufs plus proches de ce qui se fait de nos jours, les free-parties.

Donc il m’a fait découvrir aussi le quartier de Bastille, car le Techno Import est dans ce quartier, dans une des rues partant la rue de la Roquette. Et je suis retourné à Bastille, quelques semaines (ou quelques mois) plus tard, seul pour le coup parce qu’on est toujours mieux seul que mal accompagné. Là j’y ai rencontré quelques punks, un red-skin, des zonards quoi… C’était la zone de Bastille de l’époque avec qui j’ai squatté pendant deux ou trois jours, juste le temps de bouffer un trip. J’avais 17 ans, j’étais amoureux d’une parisienne à qui j’avais fait du mal (j’ai été avec une autre nana alors qu’elle était en vacances) et de qui je n’ai jamais pu récupérer la confiance. Ça a été ma première grosse et vraie déception sentimentale.

J’ai raclé le fond de la zone de Paris parce que je voulais me défoncer. L’été d’avant, je sortais de la toute dernière année scolaire de ma vie, arrêtée au bout de 3 mois, à mes 16 ans (je suis de décembre), pendant laquelle ma prof de français avait tout de même réussi à me faire lire un bouquin. Oh, je l’ai lu au départ pour lui faire plaisir, car par principe libertaire je ne faisais jamais ce que l’autorité exigeait de moi (c’est toujours le cas) : jamais un devoir fait, jamais un livre lu, jamais un manuel ouvert en classe, je suis un garçon plein de principes que veux-tu… Ce livre, je l’ai commencé un peu par contrainte, je suis entré dedans à fond, je l’ai fini en le dévorant. C’était Flash ou le grand voyage, et le lire m’ouvrit des horizons certes quelque peu merdeux, mais pas que… Pas que, waow ! Parce que personnellement je n’étais pas du tout attiré par la merde. Ce côté obscur des drogues, je n’en avait une connaissance que théorique, et pour ce qui concernait la pratique j’ignorais tout, mais comme toute personne entrant dans ce monde je me croyais plus malin que la moyenne et je me disais que j’allais sans problème rester modéré, et que je n’en vivrais que le positif. L’avenir et les descentes carabinées des amphétamines me diront plus tard que j’avais tort. Moi, des drogues, j’en voulais pour l’extase qu’elles promettaient, juste pour ça, rien d’autre. Mais j’allais savoir très vite ce qu’était toucher le fond.

Donc je venais de lire Flash, et cet été là, en 1994 si ma mémoire est bonne, j’étais descendu dans le sud une dernière fois avec mon père, en Provence, et là j’ai cherché l’alternative parce que j’étais jeune et beau (mouahaha), j’avais les cheveux longs décolorés, j’écoutais pas de la merde, pas ces musiques modernes pourries, moi c’était les Floyd et Dead Can Dance, Mano Solo et Jefferson Airplane. J’avais 16 ans putain ! Je voulais pas aller dans leurs discothèques merdiques, ni dans leurs bars à la mode. J’avais une faim de loup, mais de défonce, de soirées roots, et accessoirement de baise – qui n’ont d’ailleurs jamais été totalement assouvies – et je l’ai trouvée mon alternative. Plusieurs filles et de beaucoup d’amour dans un premier temps, mais je me suis rendu compte que c’était pas ça que je voulais vraiment, ça je connaissais déjà, et c’était certes un plus (mon premier herpès au passage). Mais il manquait un truc.

J’ai donc fini par trouver ce que je cherchais vraiment cet été là. Ça s’est présenté sous la forme d’une rencontre d’avec deux gars de Paris lors d’une fête de village, et j’ai terminé plusieurs jours plus tard avec le deuxième des lascars à une rave de type garage. Mais ça s’est surtout présenté sous la forme d’un demi micropoint noir de LSD en miettes, léché comme un gros porc sur le capot d’une voiture, blanche la voiture. La nuit passée, après avoir bien dansé extasié par l’acide, j’étais bien, on est rentrés. Pendant les jours, les semaines qui ont suivies, j’ai été obsédé par ça jusqu’à ce que je retrouve par un hasard scandaleux le premier gars à Paris, au Gibus (mouais, c’est ça… ta gueule… le premier lascar, il t’a dit qu’il allait là, et comme tu connaissais, tu y es allé plus souvent. En gros tu as orchestré cette rencontre avec lui, mais avant de réussir, t’as essuyé tellement de soirées pourries dans cette boîte qui ressemble plus à un bar). Le premier gars, c’était ce mec de qui je parle plus haut bien sûr. Voilà une partie de ma vie racontée en m’inspirant d’Irréversible ou de Pulp Fiction. Hé, j’aurais pu tomber mieux, mais j’aurais pu tomber bien pire aussi. Il était pas que méchant et méprisant, sans quoi j’aurais été voir plus vite si l’herbe était plus verte ailleurs, il avait aussi des côtés vraiment intéressants et il était bien plus cultivé que moi, je mentirais si je disais le contraire.

Un jour, je ne me souviens pas de comment ça s’est passé, j’ai arrêté de le voir. Peut-être était-ce de son initiative. Je m’en fous en fait. C’était une bonne chose.

Je viens de te raconter mon entrée dans les drogues dures. Elle a pas été fracassante, et même j’avais trouvé ce milieu fermé, mais la réalité c’est qu’il était fermé avec les mineurs (c’est toujours le cas) et les sans le sou, et j’étais les deux à la fois. Une fois à l’âge adulte, on trouve des moyens de finance plus facilement et les portes de la came s’ouvrent alors avec tapis rouge. A moins de 18 ans, c’est niet et morale, mais à 18 ans et 1 seconde, alors là, tout est possible ! Quelle société de cons.

Fiction

Les aventures trépidantes de Loulou le relou et Pistach sans ‘e’ – 2

— Tu vas voir, avec ça, tu vas avoir l’air d’un dur !

Loulou ne comprenait pas. Et s’il avait compris le sens ce cette phrase, il n’aurait pas vraiment été enjoué de ce fait : ce collier plein de spikes ne lui ressemblait pas, lui voulait jouer avec les papillons, courir après des lézards, ce genre de choses, et avoir l’air d’un dur n’était clairement pas dans ses priorités.

Les priorités de Loulou :

  1. Manger
  2. Sortir (pipi, caca, le chat, aboyer sur le chien du voisin)
  3. Manger

Mais ce qu’il préférait avant toute chose, son activité favorite entre toutes, non ce n’était pas la baballe, c’était manger à nouveau. Quelque fois, une pensée aurait pu le traverser si toutefois il n’avait pas été un chien car les chiens ne sont pas capables de construire ce type de pensée : « Si j’étais un humain, je serais boulimique et je me ferais tout le temps vomir pour faire de la place à nouveau et remanger ! » mais il n’était que chien jusqu’au plus profond de son âme et il se contentait de sa condition de clébard de la casse du coin.

Pistach sans ‘e’ se fit une réflexion qu’il trouva tout de suite étrange :

— Des spikes sans les cicatrices des bastons gagnées, ça fait pas vrai…

Puis il ajouta tout haut à l’attention de Loulou, hilare :

— Va falloir qu’on t’en fasse, des cicatrices !

Le chien plissa les yeux et pendant un instant, mais un instant seulement, Pistach sans ‘e’ eut la certitude que Loulou avait tout compris, chaque mot, dans le détail, et qu’il avait même pris sa blague au premier degré. Le dos de Pistach sans ‘e’ se glaça instantanément de stupeur sidérée.

Pas autant que celui du chien, les poils hérissés en crête. Lui, en était à s’imaginer qu’il devrait passer par les mains d’un vieux tatoueur perceur scarificateur pervers dégueulasse, lui-même tatoué percé et scarifié de partout, langue de serpent coupée en deux comme ces sales rampants flippants, énorme cicatrice tribale coupant son oeil droit dans la verticalité et s’arrêtant pile poil sur l’arête du menton. Son personnage rendu vivant par son imagination suait à mort, puait un genre de mélange de crasse et de parfum bon marché, et restait assis là sur sa chaise, à observer le chien les yeux dans les yeux, sans rien dire dans sa petite boutique cradingue sentant le tabac froid et le kérosène. Loulou dut se forcer pour sortir de son cauchemar avant que le monstre ne sorte du rêve et ne vienne effectivement s’occuper de lui et de son maître, ce type de situation était déjà arrivée, il fallait faire attention avec l’imagination.

Quant à Pistach sans ‘e’, il se colla contre son radiateur pour faire fondre la glace que son dos avait accumulée, de l’eau coula sur le sol et vint se répandre dans la rigole prévue à cet effet, puis continua de s’écouler dans un avaloir en métal surmontant des canalisations reliées aux égouts de la ville. Et Pistach sans ‘e’ regardait l’eau s’échapper par le trou, rêveur. Il commença a s’imaginer le dédale labyrinthique, complexe de tuyaux, sous la maison. Ça se terminait dans l’océan, si loin, et pourtant si proche… l’océan… Si proche qu’il suffisait de se baisser et de toucher l’eau pour immédiatement se sentir en contact avec lui, jusqu’à entendre avec précision ses sons marins, ses vagues s’éclatant contre des roches de falaises, ou encore caressant avec amour, sensuellement, toutes les plages de Gaïa, dans un rythme effréné, toujours le même depuis des milliards d’années, aujourd’hui sur fond des chants de baleines, et autres féeries auditives.

— WAF !

Ça voulait dire « Réveille-toi mec ! » ce que fit automatiquement Pistach sans ‘e’. Loulou savait où était son maître, mais il savait aussi que ce dernier ne devait pas partir ainsi trop longtemps car le risque était tout simplement pour lui de ne plus jamais revenir. Et si ça arrivait, qui est-ce qui donnerait sa gamelle à Loulou ? Hein ? Je vous l’demande !! D’ailleurs il avait faim. Donc l’invective avait un double sens. Pistach sans ‘e’ comprenait maintenant toutes les subtilités du langage simple de son chien. L’aboiement voulait également dire « J’ai les crocs ! » et ça, ça pouvait se régler en deux minutes…