Fiction, Paroles

Ne travaille pas

Je vais pas te la refaire non ? L’étymologie latine du mot travail, tu la connais déjà c’est évident. Bon allez, dans le doute, ça vient d’un mot qui représente un instrument de torture, tripalium. Le travail étymologiquement s’apparente à de la torture. Tel qu’il est goupillé sociétalement, en occident, c’est de l’esclavage. La différence étant qu’on te balance des miettes pour te donner une illusion de gagner ce que ton travail mérite, et une chance d’économiser (ou de contracter un crédit et ainsi te foutre une dette à la patte et te coincer jusqu’à ce que tu aies remboursé) pour t’acheter des choses que tu as probablement fabriqué, ou aidé à fabriquer.

Il y a l’école, où on tente de faire de toi ce dont la société a besoin, pas ce à quoi tu aspires. Ne vises surtout pas trop haut lors de ta rencontre avec ton conseiller d’orientation petit adolescent, il te remettra bien vite à ta place : « Avec tes notes mon gars, faudra plutôt viser un métier manuel » te dira-t-il ou te dira-t-elle avec un peu de mépris dans la voix au mieux. Au pire, il ou elle ne dira rien, et bavera ensuite pendant la réunion suivante peut-être devant un parent d’élève délégué, qui à son tour le soir venu, à table, évoquera ce pauvre futur carreleur qui espérait être astronome… Et tout le monde rira entre l’entrée et le plat, chez les Lequesnoy, on rigole, c’est comme ça. L’école te prépare donc à remplir une tâche souvent ingrate si tu n’es pas adapté à leur système scolaire pourri jusqu’à la moelle.

Ensuite vient la réalité du terrain. Tu veux de l’argent, et pour l’instant tu n’as qu’une possibilité pour en trouver parce que tes darons ont dit « Stop » ! Et c’est travailler. T’as 16 ans, tu t’es fait virer du collège parce que t’as mis une droite à un prof pervers qui matait un peu trop, en bavant comme un Saint-Bernard, la tasspé en minijupe de la classe, très jolie jeune fille de 15 ans au demeurant, un peu trop peinturlurée à ton goût. Le vieux porfc d’espagnol a fait une remarque de trop à ton propos, qui plus est en se baissant sur toi tout sourire : « Nan, nan ! Le réveillez pas ! Laissez-le dormir, au moins je peux parler comme ça » ce qui t’a fait remonter les trois tata et le trip que t’as pris dans la nuit, d’un coup comme ça ! Coup de boost ! Tu t’es levé et tu l’as cogné ce salaud. Bien fait pour sa gueule. Ensuite t’es parti dans un rire fou, et tu t’es barré de leur taule en lançant à la cantonade, juste avant de claquer la porte du cours : « Allez tous bien vous faire foutre » ! Et t’as claqué également la porte du collège devant le CPE dépité, sorti de son bureau alerté par le bruit de la poubelle qu’au passage tu as shootée. Toi, ça t’as vraiment éclaté de faire tout ça, mais la suite c’est qu’il faut assumer.

Très vite donc, ton obsession se met à tourner autour d’un sujet. Eeeh Non ! C’est pas le travail ! C’est l’argent bien sûr. Parce que si tu veux aller en soirée dans des boîtes parisiennes underground comme le Gibus, te défoncer ensuite dans ces boîtes, il t’en faut de l’argent, de la caillasse, de la thune, de l’artiche, du fric bordel ! Comment faire à 16 ans ? La pizzeria du coin embauche des débutants ? T’apprendras plus tard que c’est un gros fils de chacal qui paye moins que le SMIC, mais au moins il embauche, c’est pas comme tous ces rats là, qui « prennent pas avant 18 ans » bande de crevards !

Très vite ça te saoule de livrer des pizzas. Tu pourrais te lancer dans un business illégal, que tu te dis, tout en étant conscient que tu n’es pas très fort en affaires. Mais t’essayes, si d’autres ont pu le faire pourquoi pas toi ? L’ennui c’est que tu consommes beaucoup trop, et surtout t’as pas envie de charbonner. Soit t’es pas aussi requin, vicieux, que les autres, soit t’es juste trop fainéant. Toujours est-il que tu bouffes et le bénéfice, et le chiffre d’affaire. Du coup, ton affaire, elle s’écroule bien vite et tu contractes des dettes auprès de la mafia locale, sans scrupule, qui te rossera si tu ne rembourses pas. L’étau se resserre. Alors tu tiens bon la barre. Ton travail de livreur de pizzas ou/et de kebabs te gonfle certes, mais avec ton salaire tu rembourseras l’autre bâtard qui t’a bien fait comprendre qu’il fallait faire vite, sinon… c’est les coups de marteau. Sauf que pour avoir un salaire faut avoir bossé un mois, que souvent ensuite on a un chèque et que toi, ta banque c’est la Poste, un livret, et faut deux putains de semaines pour encaisser un chèque. Alors tu demandes un acompte à ton filou de patron.

Bon, interlude. A cette époque de ta vie, tu es entouré d’enculés. Y en a partout et à l’école on a pas de cours destiné à savoir les identifier et les éviter, normal tu me diras : l’école elle-même est structurée par des enculés. Donc tu les fréquentes sans capter leur jeu avec toi, tu es trop naïf, un jour tu acceptes même de jouer les nourrices, et tu fais ce qu’il faut pas faire… tu tapes dans le stock. Enfin bref… tu fais des conneries. De plus ce shit est dégueulasse mais tout se fume quand on a rien, et d’ailleurs il se vend vu le prix. Mais c’est compliqué, vraiment, en grandissant on devient plus exigeant sur la qualité, et tes potes grandissent, tout comme toi… Le mec qui vendait du mauvais shit.

Tes potes… Des amis à qui tu as accordé ta confiance te tournent le dos ou finissent par te mettre une carotte (toi en bon con, tu leur avances le produit), ils se cassent sans jamais revenir, en se promettant de bien se foutre de ta gueule durant les années à venir. A ce stade il te manque toujours 19 balles pour en faire 20… Ton business naissant s’est cassé la gueule. Et tu vis en sursis jusqu’au moment où le gars va s’apercevoir que tu as touché à la marchandise.

Pour tes potes, sans fric tu n’es pas intéressant : depuis que t’as essayé en vain de vendre du (mauvais) shit et que t’as fait faillite, tu n’as plus jamais un joint à rouler. Par contre tes potes, eux, se débrouillent pour en avoir. L’ennui c’est qu’étant donné que t’es en train de te faire une réputation de gratteur aux poches vides, on finit par ne plus te filer que des culs de pétards, enfin de ceux qui tournent…

Ton acompte, versé en liquide et au noir, va aller payer une partie de ta dette. Ça calmera un peu Goliath et sa bande, te fera gagner du temps, mais le reste de ton salaire un mois plus tard, vu que tu croiras à tort qu’on t’a oublié, va te servir à te défoncer. Ta dette restera. L’usurier s’énervera. La pression montera d’un cran. Comment éviter ça ? T’as raison : un bon joint, ça aide à réfléchir !

Vingt minutes plus tard, t’es sur ton pieu et tu comates. Tu comates pendant… un mois environ. Quand d’un coup…

— Bam bam bam !

Ça tambourine à la porte. Une voix lance :

— Bonjouuur ! C’est l’facteuuur !

En fait c’était une blague : c’est pas le facteur… Quelle boutade poilante ! C’est qui ? C’est en fait un marteau Facom accompagné accessoirement, au bout du manche, d’un mec pas très content. Et toi, t’as rien à lui donner sauf tes genoux et tu y tiens, comment dire… Alors comme t’es chez toi depuis à peu près 16 années, tu connais relativement bien les lieux, ses atouts et ses failles : il y a une issue, sortir par la fenêtre et te sauver par le jardin du voisin de derrière. Ça va juste te faire gagner du temps, énerver un peu plus l’autre rat mort à l’air bien vif pourtant, mais c’est une question de survie, tu dois te barrer de ce guêpier. Et en vitesse avec ça parce qu’il va pas s’embarrasser à faire le pied de grue devant la porte, là il va entrer.

T’enfiles un froc en speed, tu juges qu’au point où tu en es, garder sur le dos ce tee-shirt que tu portes depuis une semaine n’est pas très grave… Après tout il ne pue que la sueur… et un peu la bouffe, tiens ça c’est la mayonnaise du sandwich d’hier ! Sans tergiverser sur les condiments, tu enfiles tes rangers, pas le temps de les lacer, tu te tire fissa. T’es habillé léger mais heureusement, l’été approche et il fait un temps superbe.

Que faire maintenant ? Tu te sens oppressé. Tic ! Tac ! Tic ! Tac ! On veut ta peau et l’instant s’approche. Tu es un mauvais payeur. Et les mauvais payeurs, on leur fait comprendre dans ce milieu, et on leur fait comprendre par la violence, y a que ça que les chiens de la casse comme toi entendent, enfin c’est ce qu’ils pensent.

Tout en marchant en direction de la gare, tu te dis que si tu avais un flingue et des balles, tu pourrais lui en coller une ou deux dans le buffet. Oui, mais ensuite ? Faudrait l’enterrer, tout ça, et c’est chiant. Et selon le lieu, peut-être même le couper en morceaux pour le déplacer dans un autre lieu et enterrer les bouts. Décidément c’est trop difficile. Tu es fainéant, rappelle-toi. T’as plus qu’à te casser, fuir. Point barre. Et tu le fais.

Alors ce jour, tu prends le train en fraudant, direction Paris, et tu te dis que tu reviendras pas. Tu reviendras bien vite… Mais ce sera ta première réelle virée dans le vrai monde, celui de la rue, pas celui factice du travail et du fric. Tu feras la manche, et tu trouveras ça marrant même. Parce que tu le feras avec des gens cool, qui vivent à la cool, qui s’aiment, qui vivent libres. Tu te crois au Paradis devant Franprix ! Mais le rêve tournera bien vite au cauchemar.

Tu bouffes un trip, tu hallucines toute la nuit, tu rigoles. On rigole avec toi. Le lendemain, en descente, tu cherches à renouer avec une fille que tu as perdu environ deux mois plus tôt, tu lui donnes rendez-vous sur les marches, elle vient accompagnée d’une copine, elle veut pas te donner de nouvelle chance et s’en va bien vite. Dommage, c’était la femme de ta vie et tu l’as laissée filer. T’en retrouveras jamais une comme ça. T’es dégoûté et t’as envie de te pendre, alors tu descends dans les catacombes, ça te va bien, c’est sombre comme toi, tu es triste et ça se voit dans tes yeux, certains l’acceptent.

« Ne travaille pas » est écrit en peinture noire, en gros, sur un des murs de la rue donnant sur la petite ceinture où se cache l’entrée des catas. Tu t’arrêtes devant ça. Tu le lis, le relis encore et encore, mais tu ne comprends pas. Dois-tu prendre cette affirmation au 1er degré ? Car ce que tu a compris en évoluant ici, c’est que pour avoir des sous et t’acheter une lampe par exemple, faut bosser. Non ? On t’aurait menti ? Ça te fait réfléchir. Mais c’est pas encore abouti, et les années suivantes, tu vas bosser. A plein temps.

Pour un SMIC si t'as pas eu ton BAC, 
Et un SMIC c'est pas un salaire de mac, mec.
Le SMIC c'est l'micmac... Sur la Mecque !
Autant bosser au black ou au Mac-do... 

Jeune esclave dynamique ? Tes mimiques te démarquent...
Des problèmes économiques ? Plutôt rester dans ton hamac...
Avec ta vue panoramique sur ta bouteille de cognac
Mais c'tic, tac... C'est la rythmique du temps qui saque...

A suivre (ou pas).

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