Fiction

Les aventures trépidantes de Loulou le relou et Pistach sans ‘e’ – 2

— Tu vas voir, avec ça, tu vas avoir l’air d’un dur !

Loulou ne comprenait pas. Et s’il avait compris le sens ce cette phrase, il n’aurait pas vraiment été enjoué de ce fait : ce collier plein de spikes ne lui ressemblait pas, lui voulait jouer avec les papillons, courir après des lézards, ce genre de choses, et avoir l’air d’un dur n’était clairement pas dans ses priorités.

Les priorités de Loulou :

  1. Manger
  2. Sortir (pipi, caca, le chat, aboyer sur le chien du voisin)
  3. Manger

Mais ce qu’il préférait avant toute chose, son activité favorite entre toutes, non ce n’était pas la baballe, c’était manger à nouveau. Quelque fois, une pensée aurait pu le traverser si toutefois il n’avait pas été un chien car les chiens ne sont pas capables de construire ce type de pensée : « Si j’étais un humain, je serais boulimique et je me ferais tout le temps vomir pour faire de la place à nouveau et remanger ! » mais il n’était que chien jusqu’au plus profond de son âme et il se contentait de sa condition de clébard de la casse du coin.

Pistach sans ‘e’ se fit une réflexion qu’il trouva tout de suite étrange :

— Des spikes sans les cicatrices des bastons gagnées, ça fait pas vrai…

Puis il ajouta tout haut à l’attention de Loulou, hilare :

— Va falloir qu’on t’en fasse, des cicatrices !

Le chien plissa les yeux et pendant un instant, mais un instant seulement, Pistach sans ‘e’ eut la certitude que Loulou avait tout compris, chaque mot, dans le détail, et qu’il avait même pris sa blague au premier degré. Le dos de Pistach sans ‘e’ se glaça instantanément de stupeur sidérée.

Pas autant que celui du chien, les poils hérissés en crête. Lui, en était à s’imaginer qu’il devrait passer par les mains d’un vieux tatoueur perceur scarificateur pervers dégueulasse, lui-même tatoué percé et scarifié de partout, langue de serpent coupée en deux comme ces sales rampants flippants, énorme cicatrice tribale coupant son oeil droit dans la verticalité et s’arrêtant pile poil sur l’arête du menton. Son personnage rendu vivant par son imagination suait à mort, puait un genre de mélange de crasse et de parfum bon marché, et restait assis là sur sa chaise, à observer le chien les yeux dans les yeux, sans rien dire dans sa petite boutique cradingue sentant le tabac froid et le kérosène. Loulou dut se forcer pour sortir de son cauchemar avant que le monstre ne sorte du rêve et ne vienne effectivement s’occuper de lui et de son maître, ce type de situation était déjà arrivée, il fallait faire attention avec l’imagination.

Quant à Pistach sans ‘e’, il se colla contre son radiateur pour faire fondre la glace que son dos avait accumulée, de l’eau coula sur le sol et vint se répandre dans la rigole prévue à cet effet, puis continua de s’écouler dans un avaloir en métal surmontant des canalisations reliées aux égouts de la ville. Et Pistach sans ‘e’ regardait l’eau s’échapper par le trou, rêveur. Il commença a s’imaginer le dédale labyrinthique, complexe de tuyaux, sous la maison. Ça se terminait dans l’océan, si loin, et pourtant si proche… l’océan… Si proche qu’il suffisait de se baisser et de toucher l’eau pour immédiatement se sentir en contact avec lui, jusqu’à entendre avec précision ses sons marins, ses vagues s’éclatant contre des roches de falaises, ou encore caressant avec amour, sensuellement, toutes les plages de Gaïa, dans un rythme effréné, toujours le même depuis des milliards d’années, aujourd’hui sur fond des chants de baleines, et autres féeries auditives.

— WAF !

Ça voulait dire « Réveille-toi mec ! » ce que fit automatiquement Pistach sans ‘e’. Loulou savait où était son maître, mais il savait aussi que ce dernier ne devait pas partir ainsi trop longtemps car le risque était tout simplement pour lui de ne plus jamais revenir. Et si ça arrivait, qui est-ce qui donnerait sa gamelle à Loulou ? Hein ? Je vous l’demande !! D’ailleurs il avait faim. Donc l’invective avait un double sens. Pistach sans ‘e’ comprenait maintenant toutes les subtilités du langage simple de son chien. L’aboiement voulait également dire « J’ai les crocs ! » et ça, ça pouvait se régler en deux minutes…

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Les aventures de Loulou le relou et Pistach sans ‘e’

C’était par un de ces petits matins d’automne qui ressemblaient comme deux goutte d’eau tombée d’un ciel immensément gris, à un matin d’hiver. Pistach sans ‘e’ avait prévu le coup et s’était couvert avec un bonnet tout doux surmonté d’un pompon multicolore. Il fallait au moins ça, pensait-il, pour égayer la journée des passants tant il faisait sombre.

– Loulou ! Allez on y va ! On va à la boulangerie. Le temps s’est beaucoup refroidit on dirait, si ça continue je vais devoir te mettre un de ces petits manteaux ridicules comme les caniches à sa mémère. Hahaha !

Le chien regarda Pistach sans ‘e’ avec une tête étonnée, comme s’il essayait avec énormément de concentration, du plus fort qu’il pouvait, de comprendre les mots prononcés mais sans succès. Les plis de la gueule de Loulou en étaient même à dire qu’il était désolé au plus haut point de ne pas réussir à déchiffrer ces mots sacrés de son maître adoré, excepté « boulangerie », tout le monologue lui avait échappé.

Le nom « Loulou » était venu naturellement à Pistach sans ‘e’ à la suite de quelques fois où il avait l’appelé « mon petit loup » et puis « mon gros loup » et encore « gros loulou » une fois atteint la taille adulte. Ces expressions avaient été réduites à « Loulou » ce qui était plus simple, mais ce n’était pas son vrai nom. Le chien portait officiellement le doux nom de Théodore Méodor Zigomar Dagobert de la Friteuse en Panne, et ce nom lui avait été attribué directement à sa naissance, mais c’était bien trop long. Il n’avait pas de pedigree, c’était un bâtard pure race, et il avait d’ailleurs remporté une fois le concours du plus bâtard de tous les bâtards. Il était si bâtard que quand il parlait à une chienne, elle finissait systématiquement les 4 pattes envoyées en l’air, avant de terminer en cadavre dont il manquait toujours un bout, le même, systématiquement : le museau. En vinaigrette, Pistach sans ‘e’ adorait le museau et Théodore Méodor Zigomar Dagobert de la Friteuse en Panne le savait bien. Teuse en panne aimait faire plaisir à son maître. Généralement… Sauf aujourd’hui… Aujourd’hui il était…

Loulou le relou… Tadaaaaa ! (Waf)

 

 

Fiction

Mochtar

Ce matin, dans ma salle de bain, le zguègue entre les mains, j’avais du chagrin…

Elmer Food Beat (Est-ce que tu la sens ?)

Un petit café, sans Kafka ce matin SVP. Trop de Kafka tuent le café, comme les petites bulles d’air et l’excès de chaleur qui donnent au délicieux breuvage un coup de chaud tel qu’il n’est plus buvable, tout l’arôme s’en va si on l’oublie pendant qu’il chauffe.

Je ne sais pas ce qui m’arrive en ce moment, je le répète suffisamment comme ça. Citer Elmer de cette manière, au matin, sans prévenir, ça me perturbe. C’est entre moi et mon Moi mais bon. Surtout que les paroles de cette superbe chansonnette – dont on ne sait pas si elle est paillarde ou rock – sont croustillantes au possible. Grasses et sales comme le cul d’un éléphant un matin de chiasse mal réveillé, Babar. Tout pour plaire au Mochtar donc !

Prononcez « Moche-Tard »
[ mɔʃtaʁ ]

Je me présente, je suis le Mochtar, et je ne suis pas là pour plaire à qui que ce soit, je suis plus là pour emmerder le monde. C’est moi le Mochtar, je suis moche mais il est tard alors les poules me confondront avec un de leurs coqs de merde, séduisants, un de ceux que généralement je mets sur ma chaise de torture à pique, et elles seront déçues en pleine lumière. Moi pas. Jamais. J’enfante, des petits Mochtars un peu partout, comme Bob. Jamais de protection, la mort m’emportera quand elle le voudra, et si elle veut ce sera d’une chaude pisse. Soit. Gare si le Mochtar te mate… S’il se gare en double file et que son rétroviseur touche le tien tandis que tu es au volant de ta 106 de petite citadine parfaite, tu es déjà enceinte, ou morte. Entre les deux le cœur de pierre du Mochtar balance. Je rigole bien sûr, le Mochtar n’a pas de cœur, ni en pierre ni en chair ou en muscle.

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Supersouris et la prise USB à houppette bleue

Le dimanche est pour moi synonyme de tranquillité. S’il est calme, alors on pourra se reposer et gratter des heures de sommeil supplémentaire toute la matinée, puis se lever et très lentement, sans se presser, après avoir donné en retard sa gamelle au chien, commencer à s’occuper de soi. Juste de soi.

Se préparer du café et traîner pour le boire, le finir froid devant le début d’un film piraté en streaming, et merci Netflix au passage de nous trouver 1 perle pour 10 bonnes grosses bouses (en même temps je me plains pas, vu que je ne paye rien). 10 environ, ça dépend des périodes. Quand j’y ai eu accès grâce au compte d’un pote y a quelques mois, c’était plutôt de l’ordre d’1 truc bien pour 20 trucs de merde… Et j’insiste lourdement sur le mot merde. Parce que y a deux types de films & séries qu’on n’aime pas :

  • Y a celles et ceux qui sont pourtant bien parce que les scénarios ont de vraies histoires, que le staff au complet a vraiment travaillé, qu’ils y ont mis du cœur, et qu’on n’aime pas à cause de la présence d’un acteur antipathique, ou parce que le thème abordé nous rebute, etc.
  • Et puis y a ces choses vraiment merdiques. Dans quel état se trouve un producteur qui accepte ce type de film, de série ? Qui a choisi ces mauvais acteurs ? Pourquoi ces mauvais cadrages ? Ces mauvais éclairages ? Toutes ces erreurs de films ?

Tout simplement parce qu’ils n’en ont rien à foutre, ça semble évident. Le film sortira, de toute façon. Ils savent qu’il fera pas un carton, mais c’est du business, s’il sort alors qu’il est si naze c’est qu’il devait sortir et point barre. Des gens dont c’est le métier d’égrainer avec des souches vérolées ont des intérêts de gros sous dans le fait que ce film sorte vraiment.

Voilà, aujourd’hui il y a des investisseurs qui tentent des coups, qui prennent des risques, qui aident à produire des choses dont ils ne connaissent que le nom, et encore. Ils injectent des fonds là où on leur dit, c’est comme s’ils misaient au black jack ou à la roulette, au casino. Pour eux, une somme d’1 million de dollars, c’est pas grand chose. A bien y réfléchir, et en acceptant une idée fausse (celle que l’argent est indispensable), toutes ces thunes qui sont mises dans des films de merde, sont gâchées. Enfin je n’irai pas plus loin dans cette direction, pour moi l’argent ne se gâche pas puisqu’il est infini, que des banques dont c’est le taff en fabriquent à volonté.

Aujourd’hui, faire un film est devenu différent, étant donné que nous en sommes à la période post-balbutiements de l’usage massif d’internet. Cet usage a révolutionné toutes nos habitudes. Il a repris les choses où elles en étaient restées avec la télévision, indissociable de son petit canapé-table-basse-mais-où-est-la-télécommande-?-dans-ton-cul-!-non-j’ai-déjà-regardé. Y a toujours des télécommandes mais elle servent moins, car les claviers et les souris sont arrivés à la rescousse ! Ces couples hautains mais modernes, leur ont dit :

C’est bon les filles, on est là maintenant, c’est la relève, vous pouvez retourner partouzer sous les coussins du canap’ !

cit. DU 01-02-1998 de MISMOUSse, SOURIS ZOLÉE A LA RETRAITE, modèle à boule à prise PS2 de marque ibm

Elle avait vite parlé Mismousse, trop vite. Ce qu’elle ne savait pas c’est qu’elle ne ferait pas long feu à côté de ces petites malines de nouveaux modèles de souris, ces coquins de nouveaux claviers sans fil rétro-éclairés… Mais tout ce beau monde avait repéré un problème depuis un moment, un que l’humain dans toute sa stupidité typiquement humaine n’avait même pas vu et qu’il subissait pourtant : des télécommandes, y en avait beaucoup, beaucoup trop…

On avait assisté, totalement impuissants, entre les années 1990 et 2010, à une reproduction exponentielle et massive des télécommandes. Certaines, même, lorsque l’appareil qu’elles commandaient terminait sa vie, finissaient dans un tiroir, au lieu de rejoindre ledit appareil à la décharge ou à la déchetterie communale ! Des fois qu’elles puissent servir ultérieurement, sur autre chose par exemple… L’espoir… C’est beau.

J’imagine qu’elles ont été nombreuses, ces ménagères de moins de 50 ans (parce qu’après commence la désillusion), à s’autoriser à rêver, en espérant que d’un coup de magie très très magique, une des télécommandes du tiroir finisse un beau jour et sans que personne ne sache pourquoi, par acquérir la capacité d’ouvrir la fenêtre du salon ou d’allumer la lumière, et alors le top du top : ouvrir la porte du frigo et apporter une bière fraîche au salon, sans oublier le dessous de verre sinon j’en connais une qui va gueuler…

L’espoir… C’est d’une magnificence l’espoir… Les gens les gardaient donc, stupidement, bêtement. Un objet d’une telle complexité, d’une telle prise en main, d’une telle beauté, ne mérite pas qu’on s’en débarrasse… Qui plus est, même si l’appareil n’est plus là, y en a que quand on appuie sur un des boutons ça fait clignoter en rouge la petite diode du bout ! C’est qu’elle marche encore la bourrique !

Bref, le problème que les nouvelles générations de clavier et de souris avaient repéré direct, c’est qu’il n’était pas rare de voir un foyer classique d’humains moyens – un homme, une femme, deux gosses, un chien – crouler sous des dizaines de ces engins obsolètes.

Tout ça devait s’arrêter !

Les cerveaux humains ne suivaient plus, et déjà madame Michu ne savait plus reconnaître la télécommande du lecteur DVD qu’elle n’utilisait jamais parce que c’est trop cher un DVD, de celle de son téléviseur qu’elle ne regardait plus tellement outre mesure sauf Ça va se savoir et puis aussi Arabesques et Derrick des fois. Et ça, ça devenait réellement problématique.

C’est alors qu’est arrivée Supersouris ! Avec sa cape et son masque pour pas que tu captes qu’en fait c’est ta nouvelle souris, mais déguisée…

Supersouris a une visée laser comme Superman, son optique est d’une précision à toute épreuve.
Supersouris fait partie d’une génération de souris futuriste, ergonomique elle est maintenant pensée pour moins fatiguer le bras de son humain.
Supersouris a rendu les prises PS2 obsolètes sur les ordinateurs fixes, elle se branche en USB sur le hub de l’ordinateur de son humain.
Supersouris n’a pas de fil, elle voit des vortex invisibles à l’œil appelés Wifi, dans lesquels elle s’engouffre volontiers, et aux bouts desquels elle retrouve sa prise USB qui attend sagement ses instructions.

Supersouris est une super souris ! Mais des fois, elle est chiante… un peu trop rapide, ou trop lente au contraire par exemple, mais elle est généralement toujours accompagnée de son pote la console graphique de paramétrage, timide, cachée dans le system tray ou dans tes applications installées, mais comme Supersouris est aussi plug & play alors son humain n’installe souvent pas ce truc. Et Supersouris se retrouve alors esseulée.

Mais ne crois pas pour autant que ce soit la fin de l’histoire… Car c’est souvent à ce moment là, selon les foyers, que Supersouris rencontre Superclavier… Et qu’une magnifique histoire d’amour commence.

Le problème c’est que maintenant on croule sous les prises USB… Y en a partout, y en a même des qu’on saurait même pas reconnaître, alors que ce sont pourtant des prises USB mais d’un autre type. Trop de fils pendent de partout, il faut s’organiser dans ces toiles d’art et nier les vies denses. Enfin, je voulais plutôt dire : sans nier l’évidence, et désolé, j’ai eu une absence là, juste au-dessus. Mais comment organiser une chose qui va s’emmêler immanquablement, à chaque fois qu’un appareil sera déplacé, ou qu’une nouvelle prise rejoindra les autres pour trouver sa place dans la grande Moultiprise ? On ne sait pas, c’est encore mystérieux et tous les scientifiques du monde sont penchés sur la question. On découvre à peine, d’ailleurs, ces Moultiprises, sortes d’espaces sociaux pour prises, où moult branchements mâles trouvent leurs femelles sans se casser le cul !

La vie des prises sauvage pendant l’accouplement est passionnante. Elle nous en apprend tellement sur nous-même ! Bon, je dois avouer que personnellement je ne m’y intéresse qu’en amateur, je suis un observateur lointain, j’ai trouvé sur mon canap’, my couch en anglais c’est du jargon, un poste d’observation à l’angle parfait pour pouvoir, toute l’année, observer avec beaucoup de passion et d’amusement l’évolution d’un nid de Moultiprises.

Ici c’est une espèce appelée 220 Volts. Mais même les observateurs les plus gras et lourds n’auront pas manqué de constater que juste au-dessus, comme sur le lit du haut de deux lits superposés, se développe un autre nid, plus animé, plus excité même, plus moderne pour ainsi dire, ce sont des prises à houppette bleue, une espèce très rare de prises USB. Impossible à reproduire en captivité. La prise à houppette bleue a besoin de liberté et d’aise pour s’accoupler et proliférer.

Cette espèce a une histoire que sauront apprécier tous les amateurs, c’est en fait un croisement entre deux autres souches : la prise USB classique et la prise USB à houppette.

C’est dans un immeuble parisien, dans les locaux d’une start-up qui avait coulée, que la prise USB à houppette bleue était apparue. L’endroit abandonné tel quel depuis quelques semaines ne voyait jamais la lumière du jour, et pour cause…

La déprime d’avoir coulé la boîte avait été telle, chez les humains idiots, que les ordinateurs gisaient là, encore branchés, sur les tables blanches où se croisaient, entre quelques canettes vides de sodas et plusieurs cendriers pleins à ras bord, des périphériques divers, des feuilles volantes et des feuillets de papier, imprimés de tableaux incompréhensibles. Plus personne ne venait plus ici, les conditions étaient devenues plus que favorables pour l’apparition d’une faune et d’une flore électronique.

Tels des champignons, plusieurs petits bouts de circuits imprimés camouflés avaient déjà émergés douze heure après l’abandon des lieux. Il y en avait un à côté de la corbeille à papier débordante, il était sorti du sol à travers une grosse tâche de Red Bull qu’un humain avait dû renverser mais qui n’avait jamais été nettoyée. Il y en avait un autre, le plus gros, sur le mur du fond, il squattait un interrupteur. Et puis deux ou trois à peine visibles avaient fleuris sur les tables au-dessus de résidus de café.

Quelques jours avaient passé, les champignons de circuits étaient maintenant nombreux, il y en avait partout, et des sortes toutes plus colorées et étranges les uns que les autres. Mais derrière un carton, il y avait plus intéressant : un nid de prises USB classiques s’était formé. Il fourmillait d’activités.

Mais il se trouvait qu’un des humains avait également introduit ici, alors que l’entreprise marchait encore, une prise USB à houppette pour brancher un projecteur. Cette dernière était restée en désuétude, débranchée sur une table, et avait semblé morte jusqu’à ce moment particulier :

Une prise classique du nid, la plus jeune, avait réussi à grimper sur la table, et après quelques péripéties et un voyage épique dans la grande pièce, elle avait aperçue la prise à houppette.

Timidement, elle s’était approchée. Après quelques inspections plus poussées, elle avait comme dans un moment d’instinct, branché sa propre prise dessus. Et voici que quelques heures après, la nouvelle espèce était née !

Prise USB à houppette bleue, bienvenue dans le monde mystérieux des technologies !

C’est ça la magie des espaces urbains quand les humains ne regardent pas…

Une belle histoire n’est-ce pas ? Et encore, tu ne sais pas tout. Car c’est un petit résumé de ce qui est passé. Tout petit. Mais je ne vais pas me lancer dans la rédaction de cette aventure. Il faut se l’imaginer…

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4.2 %

« C’est pas avec ça que je vais être bourré… »

Tels étaient ses mots prononcés comme si ça devait être solennel, à voix haute, en regardant avec dédain le degré d’alcool affiché sur sa bière lager bon marché, 4.2 %. Il se préparait déjà depuis un moment à aller se ravitailler à la supérette (supérette c’est pas appelé comme ça parce que tout est super cher ? ta gueule) du coin, à contrecœur car il n’avait aucun intérêt à croiser des personnes aujourd’hui, hier, demain non plus d’ailleurs, certainement. Ni intérêt, ni aucune envie. C’était comme si depuis un moment, l’aigreur qui avait pris place en lui subrepticement quelques années plus tôt, et qui avait tendance à se sentir de plus en plus à l’aise, se vautrant avec nonchalance dans son cœur, lui dictait qu’il se suffisait largement à lui-même, que c’était déjà trop, et que non, décidément il avait assez donné dans des relations d’amitié, d’amour, de ceci de cela, de tout et de rien, et que c’en était vraiment trop, qu’il ne voulait plus rien de personne et certainement pas de considération. « Un chien est largement suffisant » se disait il de temps en temps. C’était une valeur sûre un chien, pas de trahison à l’horizon, « alors misons, dans ma prison sans prise où canne sans prose un enfant dans son sang, ce sera toujours mieux qu’un rat tout jaune, genre le roturier que tout gêne, misogyne » ou « ce démon colocataire qui squatte allègrement mes esprits perdus dans les marécages brumeux et verdâtres, puants dégueulasses, des parties les moins fréquentables de mon être dissocié en plusieurs entités distinctes par des substances psychédéliques » alors O.K. va pour un chien.

Ces jours étaient dits « jours maigres » classifiés ainsi dans son agenda intime et personnel, celui qui figurait dans sa tête, plein de ratures, de lettres capitales griffonnées et entourées, et de couleurs représentant les journées selon l’aspect et l’impact qu’elles eurent ou qu’elles auront probablement. Ils faisaient partie de ces périodes courtes où il fallait se satisfaire de peu de drogues, où seules les drogues dites douces et l’alcool remplissaient les journées, l’alcool… la manne de l’état autorisée pour que tout le pays soit bourré et dorme ou se foute entre pauvre sur la gueule. C’étaient des jours calmes, pleins d’envies, et de frustration car ces envies n’étaient jamais assouvies et pour cause, la patience était une chose qu’il apprenait sur le tard. Vieillissant, il ne pouvait plus se permettre de consommer une drogue dure précise jusqu’à en devenir accro, c’était trop de contraintes par la suite. Donc les prises de drogues dures s’espaçaient de plus en plus dans le temps, mais devenaient frénétiques lors des sessions, violentes, sans aucune modération. Et ce n’était pas qu’il ne pensait pas à l’overdose et à la possibilité de mourir seul isolé volontairement de tous, c’était juste qu’il s’en moquait. Cette option était même intéressante, comme une partie de roulette russe, idée distrayante, amusante, l’envie de vivre, ou plus précisément l’absence d’envie de vivre, en lui, était de plus en plus présente, paradoxalement.

Il saisit un carnet, y écrivit sans conviction quelques mots, le jeta ensuite avec mépris. Il se leva et alla chercher les derniers 50 centilitres de bière que son frigo lui tendit généreusement quand il en ouvrit la porte et que cette petite lumière intérieure typique des réfrigérateurs s’alluma en éclairant les rares victuailles qui y résidaient. « Habitude tellement occidentale » pensa-t-il, « ces frigos offrent leurs contenus remplis par nos cornes d’abondances colonialistes alors que nous vivons dans un monde fini, en train de mourir » et dans un instant pourtant tristement sérieux, une image envahit sa tête, celle d’une vieille publicité américaine, où on voit un Indien verser une larme tandis qu’il ramasse les déchets sur le bord de l’autoroute qui strie maintenant ses Terres Sacrées. Il trouva la situation burlesque et se prit à rire. Il eut honte de ce rire, qu’il stoppa par un regard sévère que personne ne verrait de toutes façons, alors « qu’importe ? » se demanda-t-il en ajoutant « à quoi bon ? » à la couche épaisse de questions sans réponse laissée en désuétude dans un coin de cette tête harcelée d’inutilités.

« Tu finiras tout seul » elle lui avait dit. A l’époque il n’y avait pas cru et s’était même moqué d’elle, c’était pendant une engueulade, une de ces engueulades qui s’étaient faites de plus en plus intenses et nombreuses alors qu’avait approché la rupture. Ça faisait plus de 5 ans maintenant. Le souvenir de son visage avait moins d’effet sur son moral mais celui de l’ensemble de la relation, ces piètres deux années et demie, éloignées de plus d’un lustre, étaient pour beaucoup dans cette volonté de s’oublier et de ne plus voir personne. Elle avait été importante pour lui, elle pensait que non, mais elle avait été pendant deux ans et demi la chose la plus importante de sa vie. La chose, le mot était choisi en toute conscience. Il y avait plein de choses dans une vie, certaines de ces choses étaient d’autres êtres, mais les êtres ne représentaient pas tout. Pourtant elle avait été tout, pour lui, avant. Plus maintenant. Mais maintenant il n’y avait plus grand chose.

Il avait fait des trucs depuis. Il avait beaucoup failli. Mais il avait aussi réalisé des projets qu’il s’était pensé incapable de mener à bien. Tout ça pendant ces 5 années. Mais ça n’avait pas été suffisant, et il se noyait tout de même. Il y avait les psychédéliques, des vaisseaux d’une compagnie de transport sans scrupule, tout prêts à emmener en voyage dans des plans parallèles ou inclinés, ou je ne sais quoi, délires toujours plus dingues et incompréhensibles, inracontables. Et il y avait les stimulants pour justement tenter de tout raconter quand même. Et sans stimulant, ce type de gymnastique créative était difficile. La mémoire était là pour maintenir tout ça en attendant que ce soit couché sur papier, disons, mais pas pour longtemps. Les souvenirs s’effacent rapidement surtout ce type de souvenir, les voyages dans la tête.

Les dépressifs, ces drogues calmantes, ou tirant l’usager dans un engluement quotidien, un endormissement que le manque, seul le manque, vient briser dans une violence intérieure sans limite, invisible pour cet extérieur qui de toutes façons se fout bien de ce qui se passe à l’intérieur et qu’il refuserait de voir, étaient oubliés pour le moment, mais il y repensait souvent. L’option création était activée et c’était tout ce qui le raccrochait à la vie, à sa vie.

Et le cocktail potentiel de tout ça… Pour la stopper… Dernière montée, il savait comment se provoquer une inconscience totale en quelques minutes, la souffrance en serait totalement annihilée. Quand les gens pensaient au suicide, c’était généralement cette peur d’avoir mal qui les bloquaient dans leurs projets. Si on supprimait la douleur, combien se tueraient illico ?

Mais qui s’occuperait du chien ?